Etude de la Banque des Territoires réalisée par Deloitte : débat sur le financement du numérique éducatif

Ce 21 juin, Deloitte présentaient à l’écosystème Edtech (Education Nationales et collectivités, professeurs et entrepreneurs) l'étude pilotée par la Banque des Territoires analysant et quantifiant le marché français de l’Edtech destiné au « K12 », c’est-à-dire le primaire, collège, lycée (excluant donc le supérieur, le corporate et la formation continue, qui sont aujourd’hui les plus gros marchés).

Des réactions vives de l'écosystème ont déferlé sur les réseaux sociaux. 

Les résultats de l’étude 

1. Une taille de marché, présentée par Deloitte pour la Banque des Territoires, qui parait faible

  • Un marché segmenté entre le parascolaire (BtoC) - soutien scolaire en ligne et plateformes d’intermédiation – estimé à 4M€ par Deloitte et le scolaire (BtoB), estimé à 85M€
  • Une moitié du marché scolaire (43M€) provenant des services et outils de gestion pour les écoles (espace numérique, logiciels de gestion des notes, emplois du temps…) achetés par les collectivités (régions, départements et communes)
  • L’autre moitié (42M€) liée aux ressources pédagogiques digitales, venant des différents plans menés par l’Education Nationale mais également de dépenses diffuses par les établissements et les collectivités

2. Des freins au développement bien identifiés

  • Une part importante de commandes publiques et un marché difficile d’accès pour les entrepreneurs, avec de nombreux acteurs, et des acheteurs souvent différents des prescripteurs et utilisateurs
  • Un taux d’équipement dans les écoles encore faible

Notre point de vue 

Une étude attendue, utile, et pertinente, qui met en avant la structure complexe d’accès au marché pour les services et ressources digitales vendues aux écoles, quantifie les budgets alloués, et met en lumière les freins identifiés par l’écosystème.

Nous souhaitons toutefois apporter quelques clarification :

La « taille de marché » totale de 89 M€ est en réalité une somme de chiffre d’affaires réalisés en France plutôt qu’un marché réellement adressable pour les Edtech françaises

1. En France, le marché du soutien scolaire est estimé à 2 Md€ 

Ce marché est toujours dominé par des acteurs comme Acadomia, Anacours ou Legendre, et une grande partie de ce marché provient de transactions illégales.

Et c’est bien ce marché qui est secoué par des start ups innovantes : elles répondent à un réel besoin, et proposent du contenu digital (Kartable, SchoolMouv), des plateformes de désintermédiation (Superprof, Clevermate), ou du soutien en ligne (Prof en Poche).

D’ailleurs le chiffre d’affaires cumulé de ces sociétés en forte croissance a aujourd’hui largement dépassé les 4 M€ d’autant que certaines adressent l’international.

2. Concernant le BtoB (vente aux écoles), le chiffre de 85 M€ correspond au budget alloué au digital par le public.

Cela parait faible (au regard du budget total du système éducatif en France de plus de 130Md€). Certaines sociétés qui ont développé des outils technologiques pour les écoles (Index, OpenDigital Education, ITOP, Beneylu…) ou les ressources digitales (Educlever, Maskott…) ont déjà une belle taille, et des projets de croissance. Encore une fois, leur chiffre d’affaires n’est pas forcément limité à la France.

…et un peu d’optimisme

Les freins sont la, mais les facteurs de changement aussi !

  • Une nouvelle génération de professeurs, qui innovent et partagent, de parents qui veulent rentrer dans l’espace scolaire, et d’apprenants de plus en plus connectés
  • Une nouvelle manière d’apprendre, entre pairs, par projet, de manière plus sociale et collaborative, et qui devrait pousser à l’adoption de nouveaux types de ressources, qui sera accélérée avec la réforme des manuels scolaires
  • Une fusion des régions qui pourrait être le début d’une simplification de l’accès au marché

Que faire maintenant ?

Côté entrepreneurs

  • persévérer et maitriser l’accès au marché. Car cette complexité crée également des barrières à l’entrée qui sont précieuses pour les acteurs qui arrivent à les contourner

  • penser international : le marché est émergent et toujours atomisé en Europe (pas uniquement en France !), et il y a une place à prendre pour des acteurs européens. Aux US, la consolidation dans le K12 s’accélère, des sociétés (comme Frontline, Powerschool… notamment des logiciels qui digitalisent l’école) multiplient les acquisitions et atteignent des valorisations de plusieurs milliards de dollars

Côtés acheteurs

Nous comptons sur une impulsion politique mixée avec un usage sur le terrain, pour permettre l’adoption d’outils et technologies innovants dans les écoles, afin que ce marché ne soit pas uniquement pris par les GAFA (aux US, Google Classroom équipe plus de la moitié des classes). Concrètement, cela deva passer par :

  • Une clarification de l’accès au marché pour les entrepreneurs
  • Une plus grande autonomie donnée aux professeurs afin que chacun ait l’accès aux ressources innovantes qu’il souhaite utiliser
  • Une généralisation du déploiement des outils de gestion et des ressources digitales. On devrait pouvoir consulter les notes de nos enfants simplement, échanger entre professeurs efficacement, payer la cantine comme on paie nos impôts, s’exercer et progresser en ligne comme on le fait à la maison.
  • Et surtout, un partage des expérimentations. Car les déploiements ne serviront pas à grand chose si les professeurs (qui sont les utilisateurs mais pas les payeurs…) n’utilisent pas les innovations.

Et après tout, est ce qu’on a la preuve du « learning outcome », c’est-à-dire de l’impact sur l’apprentissage, de plateformes de gaming, de réalité virtuelle, d’adaptive learning de robot connecté ? La mise en place de pilotes dans des écoles, avec des professeurs qui utilisent et testent, mesurent et partagent, une analyse des données d’usage et des résultats, est selon nous une étape nécessaire pour permettre ensuite l’adoption massive des edtech.

Merci encore à la Banque des Territoires (@Nicolas Turcat &  @Gabrielle Leroux) d'avoir révélé ces données tant attendues et permis à ce débat d'exister :).